Mort de Cédric Chouviat : maquillages de la vérité jusque dans la hiérarchie policière

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Décès de Cédric Chouviat: des mensonges de policiers couverts par leur hiérarchie

21 JUILLET 2020 PAR PASCALE PASCARIELLO

Les derniers éléments de l’enquête sur le décès de Cédric Chouviat que Mediapart et Libération ont pu consulter révèlent non seulement la responsabilité des quatre policiers mais également celle de leurs collègues et de leur hiérarchie intervenus à la suite de l’interpellation.

Cédric Chouviat, 42 ans, est décédé à la suite de son interpellation le 3 janvier à Paris. Confiées à l’Inspection générale de la police nationale, les investigations ont conduit, les 7, 8 et 16 juillet, les juges d’instruction à mettre en examen et à placer sous contrôle judiciaire pour « homicide involontaire » trois des quatre fonctionnaires de police, auteurs de ce contrôle qui a dégénéré, avec interdiction d’entrer en contact avec tout ou partie de l’équipage. Le quatrième agent, une policière, a été placé, le 10 juillet, sous le statut de témoin assisté, information confirmée par le parquet de Paris. 

À ce jour, ils « n’ont pas fait l’objet d’une demande de suspension de fonction », a précisé, auprès de Mediapart, la Direction générale de la police nationale (DGPN). Le ministère de l’intérieur n’a, quant à lui, pas donné suite à nos sollicitations.

Les derniers éléments de l’enquête, que révèlent Mediapart et Libération, sont pourtant accablants et démontrent les mensonges et les graves manquements aux règles de déontologie, non seulement de la part des ces agents mais également de leur hiérarchie, dont la responsabilité, à ce jour, n’a pas été retenue par la justice.Cédric Chouviat, encore casqué, plaqué au sol, trois policiers sur lui, 3 janvier 2020, Paris. © Document MediapartCédric Chouviat, encore casqué, plaqué au sol, trois policiers sur lui, 3 janvier 2020, Paris. © Document Mediapart

Contrôlé durant 13 minutes par un équipage de quatre policiers du commissariat du VIIe arrondissement, Cédric Chouviat est interpellé. Après avoir été violemment attrapé par-derrière et par le cou, trois des quatre policiers le plaquent au sol, sur le ventre, encore casqué, et le menottent. 

Le livreur dit alors « “je m’arrête” sur un ton vif et “lâche mon casque” avec une voix aiguë paraissant traduire une détresse », selon l’enquête de l’IGPN. Puis, après avoir prononcé plus de sept fois « j’étouffe », il décède par asphyxie (à lire ici). Les secours ne parviendront pas à le réanimer. 

Au cours de leurs auditions, les policiers assurent n’avoir pas entendu les cris de détresse du livreur. Pourtant, l’un d’entre eux, Ludovic F., lui a répondu « Monsieur ». Interrogé par l’IGPN, ce gardien de la paix ne « sait plus » pourquoi il a dit cela lorsque le livreur appelait au secours. Il a également oublié les raisons qui l’ont poussé à interpeller son collègue, le chef de bord Michaël P., alors qu’il fait pression sur Cédric Chouviat, en lui disant « c’est bon, c’est bon, lâche »« sur un ton paraissant empreint d’inquiétude », tiennent à préciser les enquêteurs. 

Les policiers n’auraient rien entendu. Ils n’auraient rien fait non plus. Une « clef d’étranglement » ? Le chef de bord Michaël P. préfère parler de « maintien de tête ». Les vidéos montrent pourtant le contraire. Sur l’une d’elles, provenant du téléphone de la victime, le bras d’un policier encercle le cou ; sur une autre, tournée par un témoin, alors que Cédric Chouviat est au sol, le chef de bord Michaël P. a de nouveau son bras autour du cou du livreur.

Sa réponse ? « Je ne me rappelais pas avoir utilisé mon bras gauche. (…) J’étais fatigué. D’où ma possible confusion. Je ne sais pas quoi dire. (…) En plus je suis droitier ! En tout cas, il n’y a pas eu de geste volontaire. » Auditionné le 7 juillet, cette fois par un juge, il est resté sur ses positions. Contacté, son avocat Thibault de Montbrial n’a pas donné suite. 

Laurent-Franck Lienard, l’avocat représentant l’un des policiers placés sous contrôle judiciaire ainsi que la policière entendue comme témoin assisté, estime quant à lui que la question reste ouverte. « Mes clients sont encore dans le questionnement de savoir ce qui a causé le décès de Cédric Chouviat, commente-t-il auprès de Mediapart. Ils vont participer à toutes les expertises qui vont être ordonnées de manière à établir la vérité. Tout le reste n’est que pure polémique. » 

Les conclusions de l’IGPN ne laissent pourtant guère de place au questionnement : le livreur a été amené au sol en quelques secondes par le chef de bord Michaël P., par le « biais principalement d’un étranglement arrière, selon les sources ». Une fois au sol, Cédric Chouviat « s’est retrouvé allongé sur le ventre, évoquant très rapidement sa détresse respiratoire ».

Alors que trois des quatre policiers poursuivaient leur pression sur son dos, l’un d’entre eux « semblait lui pratiquer un étranglement arrière à l’occasion duquel il avait, au moins une fois, exercé une traction sur sa gorge », « conduisant à une compromission momentanée de l’axe tête-cou-tronc ».

La police des polices rappelle au chef de bord le compte rendu d’autopsie et le questionne sur le lien entre l’asphyxie et « la manœuvre d’étranglement que vous semblez avoir opérée au sol au vu des images ».  « Je n’ai jamais eu l’intention ni la sensation d’étrangler », répond-il. 

Cependant, un agent de police judiciaire adjoint, en poste au commissariat du VIIe arrondissement, qui n’était pas sur place au moment des faits mais à qui les faits ont visiblement été rapportés, reconnaît lors de son audition : « Je sais qu’il y a eu un étranglement effectué pour amener au sol l’individu puis les collègues l’ont retourné pour le menotter et c’est tout. » 

Moins de deux minutes après avoir été plaqué au sol, sur le ventre, Cédric Chouviat s’asphyxie. Lorsqu’ils constatent le malaise du livreur, les gardiens de la paix mettent « 1 minute 58 secondes environ » pour lui enlever la première menotte et près de trois minutes, « 2 minutes et 56 secondes » précisément, pour commencer « un massage cardiaque ».

Pourquoi un temps aussi long avant de le secourir ?, interroge à plusieurs reprises l’IGPN. « En quelques secondes, je suis passé d’un contrôle à un malaise grave. Je n’y étais pas préparé. J’étais très fatigué par les efforts déployés pour maîtriser M. Chouviat », répond le chef de bord.  

C’est le conjoint de la policière impliquée qui communique

Appelés en renfort, des policiers du XVe arrondissement prennent alors activement le relais. L’un d’entre eux, Fabrice V., « constate un monsieur à terre allongé sur le dos avec autour de lui deux fonctionnaires de police du VIIe arrondissement (…) ». Ne parvenant pas à trouver le pouls de Cédric Chouviat, il leur dit « immédiatement (…) d’effectuer un massage cardiaque ».

Tandis qu’ils tentent de réanimer le livreur, Fabrice V. explique que la policière « discutait avec un collègue de la BAC 07 [brigade anti-criminalité du VIIe arrondissement – ndlr] ». Or « ce collègue de la  BAC », Nicolas P., qui n’est autre que le conjoint de cette policière, ne se contente pas de soutenir sa compagne. Il consulte les vidéos de l’interpellation qu’elle a enregistrées avec son téléphone et se charge à 10 h 17 de transmettre, sur les ondes radio, un compte rendu de l’intervention. 

Voici la version qu’il communique, non seulement à la salle de commandement du commissariat du VIIe arrondissement, mais égalementà la préfecture de police de Paris, et plus précisément à l’état-major de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) : « Il s’agit en fait d’un individu qui a été contrôlé par PS07, ce dernier a été invité à les suivre suite au contrôle. Ce dernier s’est rebellé ; pendant la rébellion, il a fait un arrêt cardiaque. » 

Ainsi que le relève l’IGPN, l’inexactitude des informations transmises ne s’arrête pas là. Il est 10 h 17. L’interpellation de Cédric Chouviat a eu lieu il y a moins de dix minutes. Cet agent de la BAC tient, curieusement, à préciser : « aucun moyen de défense intermédiaire, ni télés [matraque télescopique – ndlr], ni tazer, ni gazeuse. Il s’agissait juste de maintenir l’individu avec une clef de bras pour lui passer les menottes, il n’y a pas eu d’étranglement ni de coups portés »

Puis il ajoute : « un simple contrôle routier, l’individu a commencé à les insulter, donc les collègues ont procédé à son invitation  à suivre. Ce dernier s’est alors rebellé, il a refusé de les suivre, les collègues ont tenté de le menotter mais celui-ci, résistant, il a fait un malaise cardiaque. » 

Interrogé par l’IGPN sur ces « informations données qui se sont révélées inexactes », notamment concernant « les techniques de maîtrise engagées », l’agent de la BAC a « retranscrit les informations telles que j’estimais qu’elles m’avaient été données et selon mes propres constatations ».

Absent lors de l’interpellation, et conjoint de l’un des agents impliqués, il s’est permis d’apporter des précisions sur les pratiques qui auraient été employées afin « d’anticiper sur les questions (…) ». « Je sais que dans ce genre de situation, ce sont des informations demandées. » Cédric Chouviat poussé par l'un des policiers, lors de son contrôle, 3 janvier, à Paris. © Document MediapartCédric Chouviat poussé par l’un des policiers, lors de son contrôle, 3 janvier, à Paris. © Document Mediapart

Il n’est pas le seul à avoir maquillé les faits. Venu en urgence du commissariat du VIIe, l’un des commandants de police, Yves C., est informé par le chef de bord des pratiques utilisées lors de l’interpellation. Face à l’IGPN, il raconte ce qui lui a alors été rapporté : « Il lui fait un maintien de tête, d’après ce qu’il m’a montré de la main droite, au niveau du casque (…) Il est très vite déséquilibré et il tombe au sol en arrière avec lui dessous et l’homme dessus (…) après je ne peux pas être plus précis sur l’intervention elle-même. »

Pourtant, dans le compte rendu qu’il envoie à l’état-major de la DSPAP, à 10 h 30, il se contente d’écrire  : « À ce moment-là, l’individu se rebelle, essaie de se soustraire à l’interpellation, il est amené au sol par les collègues. Et à ce moment-là les collègues s’aperçoivent qu’il ne respire plus et entament le massage cardiaque. » 

Interpellée par cette version, la police des polices l’interroge sur l’absence dans ce compte rendu « des détails des gestes techniques de maîtrise évoqués devant vous (…) ». « Le détail des gestes techniques ne m’a pas paru important », assure-t-il, avant d’ajouter sans que cela ne lui soit demandé : « Je n’ai absolument pas cherché à cacher quoi que ce soit. »

Une partie du compte rendu transmis par ce commandant et par le policier de la BAC, auprès de l’état-major de la DSPAP et de la salle de commandement du commissaire du VIIe arrondissement, a été reprise dans des communiqués de presse par le préfet de police de Paris Didier Lallement. Les magistrats ont d’ailleurs demandé à ce dernier de leur transmettre « copie de tous les communiqués de presse publiés par la préfecture de police depuis le 3 janvier 2020 au sujet de ce dossier ». Mais « aucune réponse n’a, à ce jour, été apportée par la préfecture de police de Paris », selon les observations des enquêteurs faites auprès des magistrats.  

Comme nous l’avions raconté (à lire ici et ), lors de leurs premières auditions, les quatre policiers ont présenté Cédric Chouviat comme « agressif », version reprise par la préfecture de police de Paris. Or, ainsi que l’a constaté l’IGPN en écoutant les enregistrements, Cédric Chouviat ne fait que répondre « aux sourires esquissés par l’ensemble de l’équipage », à « leur attitude moqueuse », voire aux propos « vulgaires » du chef de bord.  

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Un autre problème apparaît lors de l’arrivée de l’équipage au commissariat : les quatre policiers ne sont pas isolés mais réunis dans le bureau du commissaire adjoint Philippe Barralon pour un débriefing d’une quinzaine de minutes. Les quatre fonctionnaires confirment alors la version déjà communiquée sur les ondes, sans pour autant préciser comment Cédric Chouviat a été plaqué au sol. C’est du moins ce que rapporte, lors de son audition, un major de police présent à cette réunion, qui précise, sans que cela ne semble l’émouvoir, que les quatre membres de l’équipage « parlaient entre eux après le débriefing pour refaire le film ».

« Un débriefing »« refaire le film » : tous semblent ainsi s’accorder pour ne délivrer qu’une seule et même version des faits. D’ailleurs, étonnamment, ce n’est pas quatre mais un seul rapport sur l’intervention qui sera rédigé (par la policière), à la demande du commandant adjoint du service de sécurité de proximité de l’arrondissement, selon un policier interrogé.

Toutes ces tentatives pour travestir les faits se heurtent cependant aujourd’hui à la réalité imparable des enregistrements vidéo et des témoignages. Même si des zones d’ombre persistent. Les enquêteurs ne parviennent pas, notamment, à savoir où se trouve le cordon du téléphone de Cédric Chouviat, qu’il portait autour du cou. 

Contactés par Mediapart, la famille de Cédric Chouviat, son épouse Doria, ses parents Fatima et Christian souhaitent, au vu de ces éléments, que les faits soient requalifiés en « homicide volontaire ». « Lorsque je me suis rendue au commissariat, à 14 h 47 le jour du décès de mon mari, le mensonge des policiers a continué, rappelle Doria. Ils m’ont dit que mon mari avait été agressif, m’ont demandé s’il souffrait de maladie cardiaque parce qu’il avait fait un malaise cardiaque selon l’un des responsables du commissariat. »

« Quand on apprend ces nouveaux éléments de l’enquête, ces détails nous font souffrir mais sont hélas nécessaires pour connaître la vérité. On découvre en les lisant la mise à mort de Cédric, à laquelle a participé la policière qui n’est en rien un simple témoin mais qui a participé à l’interpellation », conclut-elle. « C’est un meurtre », ajoute Christian Chouviat, qui regrette que « la police puisse faire aujourd’hui ce qu’elle veut ».

« Nous avons la confirmation que la clef d’étranglement et le plaquage ventral ne sauraient perdurer dans les techniques sans causer de nouvelles morts », réagit quant à lui l’avocat de la famille, Arié Alimi. « Le dossier de Cédric Chouviat, à l’instar de celui de Geneviève Legay, permet de révéler les pratiques habituelles de dissimulation des violences policières à toutes les strates de l’administration policière jusqu’à son plus haut niveau », poursuit-il.

« La famille attend la suspension des fonctionnaires de police, rappelle-t-il, mais aussi de ceux qui ont contribué à la dissimulation de l’origine du décès de Cédric Chouviat. »

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