«Mieux vaut des poubelles dans nos rues que nos retraites à la poubelle»

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6 FÉVRIER 2020 PAR KHEDIDJA ZEROUALI ARTICLE MEDIAPART

Malgré la réquisition des trois incinérateurs de Paris, les salariés du secteur restent mobilisés contre la réforme des retraites. À Saint-Ouen, l’usine est toujours à l’arrêt. Quelques heures avant la manifestation de ce mardi, Philippe Martinez est venu resserrer les rangs. 

La cheminée de l’incinérateur de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), ce matin, ne crache pas sa fumée habituelle. Depuis le 23 janvier, à l’appel de la CGT Énergie-Mines, l’usine est à l’arrêt. Devant les grilles de l’incinérateur, les salariés mobilisés contre la réforme des retraites grillent une clope, sirotent un café brûlant dans un gobelet en plastique et discutent avec une cinquantaine de soutiens venus en renfort malgré la fraîcheur matinale : des professeurs, un capitaine de bateau, des candidats aux élections municipales, le député du coin, l’Insoumis Éric Coquerel ou encore des salariés d’Alstom et de la compagnie parisienne de chauffage urbain (CPCU). « Ce matin, on est plus nombreux que d’habitude », s’étonne une habitante de Saint-Ouen. Et pour cause, la venue de Philippe Martinez est attendue pour la fin de matinée. 

Pour le secrétaire général de la CGT, cette mobilisation est historique puisque depuis deux semaines, ce sont les trois incinérateurs de Paris qui sont à l’arrêt. 

« C’est une première dans l’Histoire. Jamais les trois incinérateurs de Paris ne se sont mobilisés en même temps », précise Thierry Delépine, délégué syndical CGT de l’incinérateur de Saint-Ouen. Les trois usines permettent quotidiennement de détruire les 6 000 tonnes de déchets produits par les habitants de Paris et de la petite couronne.

En temps normal, l’usine de Saint-Ouen traite, à elle seule et quotidiennement, 1 800 tonnes de déchets. Depuis deux semaines, elle ne brûle plus rien. Alors, dans les rues de Paris, l’effet s’est vite fait ressentir. Dans de nombreux arrondissements, les poubelles s’amoncellent. 

Devant l'usine, les salariés grévistes viennent discuter avec leurs soutiens. KZ

Devant l’usine, les salariés grévistes viennent discuter avec leurs soutiens. KZ

Face au mouvement conjoint des éboueurs et des salariés des incinérateurs, le gouvernement fait, de son côté, tomber les réquisitions. À Issy-les-Moulineaux, c’est toute la production qui a repris la nuit du 5 au 6 février. À Ivry-sur-Seine, aussi, toute l’activité va reprendre, le 7 février au plus tard. Reste l’usine de Saint-Ouen qui, pour l’instant, n’a reçu l’ordre que de maintenir l’activité de redirection des déchets. 

« Si on doit redémarrer, ça sera sous la contrainte. Nous, on pense que la réquisition attaque le droit de grève. Mais pour eux, c’est le seul moyen de faire redémarrer des installations qui sont d’intérêt public », estime le délégué CGT de l’incinérateur.

Sur le site, les salariés réquisitionnés, au nombre de vingt et un, se contentent de rediriger les déchets vers des centres de transferts et des centres d’enfouissement voisins d’Île-de-France. En clair, à Saint-Ouen, les salariés doivent laisser entrer les camions, décharger et recharger sur le site avant de transférer les poubelles parisiennes vers d’autres sites. « En réalité, la majeure partie des déchets part à l’enfouissement et n’est pas revalorisée », explique Thierry Delépine. Une catastrophe écologique que ne contestent pas les salariés mobilisés. 

Dans la salle de commandes de l’incinérateur, il est bientôt 11 heures et Philippe Martinez fait le tour des machines et adresse à chacun un petit mot de soutien. Dans la coutume des photos souvenirs, Patrick est l’un des premiers à se lancer. « Il est bientôt retraité, ça lui fera un souvenir », lance l’un de ses camarades. Le secrétaire général de la CGT répond, du tac au tac, « il a bien de la chance ». 

À 56 ans, bientôt 57, Patrick quitte l’entreprise après y avoir travaillé pendant trente-quatre ans. À son arrivée dans l’entreprise, en 1986, il était technicien. À la veille de son départ à la retraite, il trône derrière une rangée d’écrans en tant que chef de bloc. Aujourd’hui, comme ses camarades dans la salle, il est en grève et pourtant, il travaille puisque comme les autres il a été réquisitionné par un arrêté du préfet, Didier Lallement. « Je suis en grève depuis le 5 décembre. Pour moi c’est simple, cette réforme des retraites, c’est une réforme du fric », lance le salarié, derrière son écran. Lui échappera à la réforme et s’il part plus tôt, c’est parce que pendant des années il a été en service actif. Il raconte des années pénibles : « De l’insalubrité, des horaires décalés, de la chaleur, du bruit, de la poussière, des vibrations et tout ça, sans arrêt. » Puis, il dit sa hâte de partir se reposer : sa retraite, c’est pour la fin de l’année. Pourtant, si près du but, il continue à se battre contre une réforme qu’il trouve « immorale et inhumaine ». 

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