La CGT démarre son congrès en plein doute

13 MAI 2019 PAR DAN ISRAEL

Adhésions en baisse, perte de sa place de numéro 1 au profit de la CFDT et succès des gilets jaunes qui se passent de son appui… Alors que son 52e congrès s’est ouvert à Dijon, le syndicat fait le compte de ses pertes d’influence. Et s’interroge sur les pistes pour sortir du marasme.

Le bilan est partagé à tous les niveaux de l’organisation : partout où se porte le regard, les nuages s’accumulent. Nombre d’adhérents, résultats aux élections professionnelles, empreinte sur le mouvement social, unité d’action ou de pensée… Sur tous ces terrains, la CGT est en difficulté.

Alors que le syndicat a lancé ce lundi 13 mai son 52e congrès, qui dure une semaine, aucun de ses dirigeants ne peut se voiler la face : les temps sont durs pour le syndicalisme de lutte qu’entend incarner la confédération générale du travail. Et les militants sont moroses, voire inquiets.

« Nous n’avons pas eu de grosse victoire depuis de longues années, il est normal que des interrogations apparaissent », reconnaît Fabrice Angeï, membre du bureau confédéral, le groupe de dix dirigeants qui pilote la confédération avec son secrétaire général Philippe Martinez. « Aujourd’hui, on joue en défense. Et on cherche la sortie, acquiesce Denis Gravouil, membre de la commission exécutive (la direction élargie d’une cinquantaine de personnes), en charge du dossier emploi-chômage. Le contexte – l’absence de perspectives à gauche, la montée continue du FN/RN – pèse beaucoup. »

Les chiffres pèsent aussi. Avec 653 000 adhérents (contre 624 000 pour la CFDT), la CGT est revenue à son niveau d’adhésion du début des années 2000, loin des 695 000 militants rassemblés en 2012. « Depuis cette date, nous avons fait 240 000 nouvelles adhésions, mais nous comptons 40 000 adhérents de moins », ne peut que constater Philippe Martinez, évoquant une érosion régulière et continue de sa base.

Devant les membres de l’Association des journalistes d’information sociale (Ajis), le dirigeant a noté que « la CGT continue à exister, mais sur un périmètre qui se rétrécit de plus en plus ».

Philippe Martinez juste avant le défilé parisien du 5 février 2019. © D.I.

Philippe Martinez juste avant le défilé parisien du 5 février 2019. © D.I.

Fort de 800 unions locales, de 96 unions départementales et d’une trentaine d’organisations professionnelles, le syndicat voit aussi sa représentativité s’éroder. Après s’être fait dépasser par la CFDT dans le privé en mars 2017, il n’a pas compensé ce recul par une avance suffisante dans le public en décembre 2018, et s’est fait donc souffler par l’organisation de Laurent Berger sa première place, tous secteurs confondus.

« C’est le premier congrès de la CGT en tant que deuxième, mais ce changement de position, personne ne veut en parler, regrette le responsable d’une fédération. Du coup, on évite d’en tirer les leçons. » Philippe Martinez a son explication sur ces reculs progressifs : « Le problème, c’est que nous rayonnons sur seulement 43 % du monde du travail. Plus d’un salarié sur deux ne voit jamais la CGT », a-t-il indiqué devant l’Ajis.

Lors de son discours d’ouverture à Dijon, il a martelé une fois de plus sa position : « Le syndicalisme de classe est indissociable du syndicalisme de masse pour nous. Nous refusons d’être une avant-garde, même éclairée, une sorte d’élite syndicale qui expliquerait aux plus nombreux ce qui est bon ou pas pour eux. »

Ce discours est très largement partagé au sein de la CGT. Mais l’équation n’est pas facile à résoudre. Un membre actif de la commission exécutive la connaît par cœur : « Nous vivons un double décalageNous sommes forts dans les grandes entreprises et chez les ouvriers. Or, dans les grandes entreprises, ce sont les techniciens, cadres et ingénieurs qui sont désormais majoritaires. Les ouvriers, eux, ont été basculés vers les petites entreprises ou dans la précarité, où la CGT est peu implantée. »

Les deux tiers des effectifs de la CGT se trouvent en effet dans les entreprises de plus de 500 salariés, qui ne concentrent qu’un tiers des emplois. Il faut ajouter que les adhérents issus de la fonction publique sont très nombreux dans l’organisation, alors qu’ils ne représentent qu’un salarié sur cinq dans l’ensemble de la population.

Cette déconnexion croissante, il n’est plus possible de l’ignorer face au mouvement des gilets jaunes. Installés depuis six mois dans une lutte sociale forte qui a fait lâcher du lest à l’exécutif à plusieurs reprises, ces derniers se passent très largement des syndicats, quand ils ne leur sont pas carrément hostiles. Et la confédération a mis du temps avant de savoir comment les considérer. En novembre et décembre, elle a d’abord pris ses distances, malgré un engagement fort d’une partie de sa base dans le mouvement, avant de finalement appeler à des défilés communs et de tendre la main plus franchement à partir du 5 février.

« Pour la première fois depuis de très longues années, la CGT ne constitue pas la colonne vertébrale d’un grand mouvement social, c’est une rupture dans l’histoire syndicale », rappelle Jean-Marie Pernot, chercheur spécialisé à l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires). « Nous sommes doublés par un mouvement qu’on n’a pas vu venir », convient Denis Gravouil. Pour Philippe Martinez, « une des grandes leçons que nous devons tirer de ce mouvement, c’est que les gilets jaunes sont le reflet de tous les déserts de la CGT : petites et moyennes entreprises, retraités, précaires, privés d’emploi et beaucoup de femmes ».

« Traditionnellement, quand un congrès de la CGT a lieu pendant un mouvement social puissant, cela donne de la force à la direction. Cette fois, cela va peut-être donner une tonalité un peu combative aux débats, mais ce mouvement venu de l’extérieur va poser problème aux dirigeants », prédit Sophie Béroud, professeure de science politique à l’université Lyon-2.

Seul candidat à sa propre succession, le secrétaire général devrait se voir réélu sans difficulté. Mais cette formalité ne permettra sans doute pas de masquer les débats, parfois vifs, qui traversent l’organisation. Broncas et de prises de parole tonitruantes sont attendues pendant toute la semaine.

Dans la manifestation parisienne du 9 octobre 2018. © D.I.

Dans la manifestation parisienne du 9 octobre 2018. © D.I.

Car depuis plus d’un an, Philippe Martinez se voit reprocher par une minorité active de ne pas être assez radical, et de porter une vision trop conciliante des rapports sociaux, dans le monde du travail ou face au gouvernement. Quand en juillet, le secrétaire général s’est réuni avec les autres dirigeants syndicaux, mais aussi patronaux, pour tenter de trouver des thèmes communs à proposer lors de discussions avec l’exécutif, une partie de sa base a toussé. Début décembre, elle s’est carrément étranglée en lisant un communiqué commun des syndicats (hormis Solidaires) appelant le gouvernement au dialogue avec les gilets jaunes, mais rejetant « toutes formes de violence dans l’expression des revendications ».

Problématique pour un dirigeant qui a été réélu au congrès de Marseille en 2016 avec le soutien de l’aile la plus opposée au « réformisme » – en 2015, il avait pris la place de Thierry Lepaon, éjecté après des mois de polémiques autour de la rénovation de son bureau et de son appartement.

Aujourd’hui, bon nombre des représentants de l’aile gauche défendent un contre-document d’orientation, présenté en décembre et destiné à « faire émerger une alternative » à la direction actuelle. Formés des sections de Goodyear ou de Vallourec, du syndicat Info’Com-CGT (héritier du syndicat des typographes de presse parisiens), de représentants de plusieurs hôpitaux, accompagnés par l’avocat Fiodor Rilov, ils prônent un syndicalisme « de lutte des classes », considérant que « les travailleurs n’ont pas d’intérêts communs avec le patronat » et que le sommet de la CGT se perd dans le « dialogue dit “social” ».

Ces opposants, qui ne se cachent pas de vouloir « dépasser et abattre le capitalisme », espéraient rassembler assez de soutiens pour peser dans le congrès et imposer une clarification de la ligne du syndicat. Aujourd’hui, Romain Altmann, le secrétaire général d’Info’Com-CGT, dresse un bilan « contrasté » de leur démarche. « Nous ne sommes pas satisfaits de l’écho rencontré par notre initiative », admet-il.

« Certains syndicats de base nous ont dit qu’ils partageaient notre philosophie, mais qu’ils ne souhaitaient pas s’inscrire officiellement dans notre dynamique », explique-t-il, regrettant de ne pas avoir réussi à publier le contre-document d’orientation dans les organes de presse de la CGT. Il dénonce une tentative de mise au pas de « tous ceux qui ne sont pas dans la ligne » confédérale.

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