« “Gilets jaunes” : le fossé, déjà profond, entre les Français et leur police ne cesse de se creuser »

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Samedi après samedi, le bilan des violences policières lors des manifestations s’est alourdi. L’Etat a certes la responsabilité du maintien de l’ordre, mais pas à n’importe quel prix, estime le directeur adjoint de la rédaction du « Monde », Franck Johannès.
Analyse. Robert Badinter avait eu ce commentaire désabusé : « La France n’est pas la patrie des droits de l’homme, elle est la patrie de la déclaration des droits de l’homme. » Ce n’est même plus tout à fait certain, et le texte de 1789, que Pierre Joxe, ministre de l’intérieur, avait fait afficher en 1986 dans tous les commissariats, prend la poussière. Peut-on encore soutenir que « tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi » ?
Une étape a incontestablement été franchie depuis six mois avec les manifestations des « gilets jaunes » et leurs cortèges de blessés, samedi après samedi. Le maintien de l’ordre est un métier difficile, et la sauvegarde de l’ordre public est certes, depuis 1982, « un objectif de valeur constitutionnelle » : l’Etat en a la responsabilité – mais pas à n’importe quel prix.
Le journaliste indépendant David Dufresne a minutieusement recensé depuis septembre 2018 les violences policières : ses 784 signalements, à la date du 9 mai, agacent vivement le ministère de l’intérieur, mais n’ont pas été sérieusement contestés. Ces débordements ont fait un mort – une octogénaire de Marseille touchée le 1er décembre 2018 à sa fenêtre par un éclat de grenade –, 283 blessés à la tête, 24 personnes éborgnées, 5 dont la main a été arrachée. La place Beauvau fait, elle, état de 1 630 blessés parmi les forces de l’ordre, mais sans détailler la gravité des blessures.
Rester maître du terrain
Le bilan de ces manifestations est incroyablement lourd, même si la violence des émeutiers a atteint un niveau inégalé. Mais, justement, on attend des forces de l’ordre, de par leur formation et leur encadrement, un sang-froid et un recul que n’ont pas des manifestants surexcités. L’image de ce CRS, qui a lancé un pavé le 1er mai sur des « gilets jaunes », est symptomatique d’un mimétisme inquiétant : il ne s’agit plus de maintenir l’ordre républicain, mais d’une bataille rangée pour rester maître du terrain.
Les exemples, et les vidéos, sont légion : une « gilet jaune », qui s’éloigne tranquillement, frappée par-derrière par un coup de matraque le 20 avril ; les claques, assénées posément, sur un manifestant refoulé le 1er mai dans une cave à cigares parisienne ; le commissaire de Toulon qui boxe le 5 janvier un jeune Noir comme à l’entraînement ; le crâne recousu de la jeune femme de 19 ans frappée à terre à Marseille le 8 décembre…
La série des violences est trop longue pour que les manifestants n’aient pas compris que la police avait les coudées franches
Les dérapages individuels sont compréhensibles, sinon admissibles, et on peut entendre le fait que, mois après mois, les policiers s’épuisent, mais la série des violences est trop longue pour que les manifestants n’aient pas compris que la police avait en réalité les coudées franches. Des policiers dissimulent leur matricule, les brigades de répression de l’action violente camouflent les plaques d’immatriculation de leur moto et sont parfois eux-mêmes masqués…
C’est parfaitement illégal – et ignoré de la hiérarchie. Le code de déontologie de la police, dont la dernière mouture est entrée en vigueur le 1er janvier 2014, semble ici dérisoire. Le policier « s’abstient de tout acte, propos ou comportement de nature à nuire à la considération portée à la police nationale », assure le texte, sa relation avec la population « est empreinte de courtoisie », et « toute personne appréhendée (…) est préservée de toute forme de violence et de tout traitement inhumain ou dégradant ».
Que penser alors de ces manifestants allongés à terre après la fausse attaque de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et embarqués à coups de matraque ? Et des 151 lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés, les mains sur la tête, le 6 décembre, avec une évidente volonté d’humiliation ? Les dizaines de milliers de « gilets jaunes » qui ont eu affaire aux forces de l’ordre depuis six mois ne l’oublieront pas, et le fossé, déjà profond, entre les Français et leur police ne cesse de se creuser.
Le silence du gouvernement
Mais, et c’est le principe premier du code de déontologie, « l’autorité hiérarchique assume la responsabilité des ordres donnés ». En cela, la responsabilité de Christophe Castaner pèse lourd. « Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des “gilets jaunes” », a assuré le ministre de l’intérieur, le 15 janvier. L’inspection générale de la police nationale a certes été saisie de 220 plaintes et le ministre assure que, « s’il y a des décisions judiciaires, il y aura des sanctions administratives ». Il n’y en a pas pour l’heure.
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Le silence du gouvernement sur ces violences est d’ailleurs à peu près total. La ministre de la justice, Nicole Belloubet, théoriquement aussi chargée de faire respecter les libertés fondamentales, se tait. Le premier ministre, Edouard Philippe, a lui répondu avec agacement aux Nations unies « qu’on n’a pas attendu le Haut-Commissaire pour faire toute la lumière sur l’ensemble des faits ». Quant à Emmanuel Macron, il a assuré brièvement le 7 mars que les blessures des gilets jaunes n’étaient pas des « violences policières » : « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. »
« Toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger », le préfet de police Maurice Grimaud, en 1968
Ils le sont, en effet. A une époque autrement troublée, le préfet de police Maurice Grimaud avait, le 29 mai 1968, abordé franchement le sujet : « Celui des excès dans l’emploi de la force. » « Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation. (…) Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. (…) Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites. »

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