Face à la presse, Macron promet qu’il ne changera rien (article mediapart)

26 AVRIL 2019 PAR ROMARIC GODIN ET ELLEN SALVI

Lors de sa première conférence de presse à l’Élysée ce jeudi 25 avril, Emmanuel Macron a assuré que les cinq mois de crise sociale l’avaient « changé ». Mais dans le fond, il a confirmé l’essentiel de sa politique passée, refusant toute avancée institutionnelle majeure et annonçant des baisses d’impôts dans le seul but de poursuivre tranquillement sa « transformation » du pays. 

Emmanuel Macron est assis derrière un bureau, posé sur une estrade. Devant lui, des centaines de journalistes et le gouvernement au grand complet. Chaque ministre a son petit carnet de notes sur les genoux et un stylo à la main. Il ne s’agit pas de rater une miette de ce que le président de la République va dire. Quelques minutes avant qu’il ne fasse son entrée dans la salle des fêtes de l’Élysée, certains évoquaient une mise en scène à l’image des conférences de presse données par le général de Gaulle en son temps. Mais sur place, l’impression est tout autre.

En regardant le chef de l’État dérouler son discours et ses politiques, on a surtout le sentiment de se retrouver au lycée, face à un professeur qui fait la leçon à des élèves qui n’auraient pas bien compris ce qu’il tente pourtant de leur expliquer depuis deux ans. Abordant d’emblée le sujet des gilets jaunes, qui réunissait tout le monde ce jeudi 25 avril, Emmanuel Macron a donné sa vision des cinq derniers mois de crise sociale et de l’évolution de la mobilisation.

Ce fut d’abord, selon lui, l’expression d’« une impatience que les choses changent plus vite, plus radicalement », puis très vite apparurent des « injonctions contradictoires », elles-mêmes remplacées par un mouvement « récupéré par les violences de la société, l’antisémitisme, l’homophobie, les attaques contre les institutions, les journalistes parfois, les forces de l’ordre », comme si toutes les personnes qui continuaient à se mobiliser en ce printemps ne portaient plus aucune revendication légitime.

Conférence de presse à l’Élysée, le 25 avril. © Reuters

Conférence de presse à l’Élysée, le 25 avril. © Reuters

Le président de la République a promis, comme il le fait depuis plusieurs semaines déjà, avoir entendu le « profond sentiment d’injustice fiscale, territoriale, sociale » et le « manque de considération » exprimés dans la rue, mais aussi dans le cadre du « grand débat ». Pourtant, il s’est de nouveau adressé un satisfecit dès les premières minutes de son intervention : « Est-ce qu’on a fait fausse route ? Je crois tout le contraire. Je crois que les transformations en cours […] ne doivent pas être arrêtées parce qu’elles répondent profondément aux aspirations de nos concitoyens », a-t-il affirmé, expliquant que le sujet n’était pas tant le fond de son projet – dont il reste persuadé qu’il est le bon – mais plutôt la forme.

Ce « projet national » doit donc être « plus juste, plus humain », a-t-il poursuivi, sans que cela ne se traduise par des mesures formelles en ce sens. Pour retrouver de la « concorde », le chef de l’État préfère insister sur la nécessité de « redonner une espérance de progrès à chacun en demandant à chacun de donner le meilleur de lui-même »« C’est ainsi que nous pourrons reconstruire ensemble très profondément ce que j’appellerais l’art d’être français », a-t-il ajouté, multipliant les grandes formules sans grand intérêt.

Une fois son discours passé, le jeu des questions-réponses avec la salle a pris le relais (lire notre boîte noire). Il s’agissait d’un exercice inédit sous ce quinquennat puisque Emmanuel Macron, qui a toujours voulu prendre le contre-pied de son prédécesseur François Hollande en matière de communication et de relation avec la presse, s’y était jusqu’alors refusé. Depuis une semaine, ses équipes promettaient une confrontation directe avec des journalistes prêts à poser toutes les questions qui fâchent. Ce fut finalement, à quelques rares exceptions près, une série d’interrogations psychologisantes sur les états d’âme ou les petites phrases du président de la République.

Ainsi ce dernier a-t-il pu expliquer, avec le ton et les silences appuyés qui conviennent à ce genre de confessions, à quel point « ce moment » – la crise sociale donc – l’avait « changé »« Je n’ai pas découvert notre pays avec ce grand débat, mais j’ai pris conscience de l’épaisseur des vies », a-t-il assuré. Emmanuel Macron aura aussi eu tout le loisir de répéter encore et encore que certaines de ses formules qui ont marqué les esprits – « traverser la rue » étant sans doute la plus célèbre – ne sont pas le reflet de son arrogance, mais qu’elles sont perçues comme telles uniquement parce qu’elles sont sorties de leur contexte. « Vous ne m’aidez pas », a-t-il lancé aux journalistes, en guise de remontrance, oubliant un peu vite que dans « contre-pouvoir », il y a « contre ».

Au regard de la conférence de presse qui se tient sous nos yeux, on pourrait presque le comprendre. Dans la salle, des rires fusent. Tout est extrêmement feutré et policé. Il y a là des centaines de journalistes et pourtant, pas une seule question sur la liberté de la presse n’est posée. De même que rien n’est dit des violences policières, malgré les centaines de blessés, de mutilés recensés depuis cinq mois. En revanche, on aura voulu savoir comment le président de la République se sentait, s’il avait changé, s’il pensait déjà à se présenter pour un deuxième mandat. Que du très passionnant, en somme.

Il fallait donc se pencher sur les mesures concrètes pour essayer de tirer quelque chose de cette conférence de presse. Mais in fine, elles furent peu nombreuses. Sur le plan institutionnel, Emmanuel Macron a fait le catalogue des possibilités évoquées dans le grand débat et en a évacué la plupart. Le vote obligatoire (une option pourtant peu entendue) ? Trop contraignant et inefficace, donc refusé.

Le décompte du vote blanc ? Pas question, parce que c’est une « solution de facilité »« On a toutes les voies dans la période que nous vivons mais “blanc” ne résoudra aucun problème. Monsieur X, Mme Y, oui ! Qu’on soit d’accord ou pas », a-t-il résumé. Option rejetée. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) ? Évacué, même au niveau local, alors que cette possibilité était dans le discours qui devait être prononcé le 15 avril. Il faudra se contenter d’un simple droit « d’interpellation ».

Pour le reste, ce sera donc principalement la réforme institutionnelle qui était déjà prévue, avant que l’affaire Benalla ne vienne chambouler le calendrier : introduction d’une part à définir de proportionnelle aux législatives (Emmanuel Macron se dit cette fois-ci favorable à « 20 % », alors qu’il était jusqu’ici question de 10 à 15 %), réduction du nombre d’élus, renforcement de la procédure de référendum d’initiative partagée (RIP) avec possibilité de l’activer pour un million de citoyens et réforme du Conseil économique, social et environnemental (CESE), avec une nouveauté bien peu déterminante : la présence de 150 citoyens tirés au sort dans la troisième et fort peu écoutée assemblée de la République.

C’est donc une réponse a minima que le chef de l’État a faite aux aspirations démocratiques qui se sont exprimées depuis cinq mois. Il a affirmé vouloir parallèlement redonner du pouvoir aux maires avec un « nouvel acte de la décentralisation » qui devra clarifier les compétences et redonner de la responsabilité et des financements aux élus de terrain. La réforme de l’administration publique d’État devra aussi passer par plus d’emplois sur le terrain et « moins à Paris ».

Le président de la République a confirmé la généralisation des maisons de services publics baptisées « Maisons France Services » et qui assureront un contact minimum à moins de trente minutes de chaque Français. Mais rien n’est dit sur les éléments concrets de ce redéploiement qui, comme on le verra, pourrait bien servir de caution à de larges coupes dans les services rendus. S’agissant de la haute fonction publique, il a également de nouveau invoqué la suppression de l’École nationale d’administration (ENA), dans ce qui ressemble davantage à une refonte de l’établissement, de son mode de recrutement et des carrières qui s’en ensuivent. « Je souhaite que nous mettions fin aux grands corps », a-t-il glissé, entre autres éléments que beaucoup de connaisseurs du sujet ont eu du mal à démêler.

Sur le climat, on en est resté à des effets d’annonces, notamment la création d’un « conseil de défense écologique » que le chef de l’État présidera. Mais pour le concret, il faudra encore attendre… En revanche, Emmanuel Macron a profité de l’occasion qui lui était donnée pour développer sa volonté de « réaffirmer les permanences du projet français », à savoir « la famille », « l’engagement » ou encore « la laïcité ». Convoquant l’« islam politique », puis « les limites et les frontières », il a rapidement pris des accents vallsistes et sarkozystes, qui ont définitivement enterré son « et de droite et de gauche ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.