En Allemagne, la retraite à points a accru la pauvreté des personnes âgées

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Article mediapart

Seuls 17% des allemands sont sereins

2 JANVIER 2020 PAR ROMARIC GODIN

Outre-Rhin, la question de la pauvreté des retraités est au cœur du débat politique et a conduit à la correction d’un système de retraite à points qui, combiné aux réformes néolibérales du marché du travail, est à l’origine du phénomène. Une leçon pour la France.

Ce tournant de l’année 2020 a également été marqué en Allemagne par un vif débat autour de la question des retraites. Mais la nature de ce débat est sensiblement différente de celui qui agite la France. L’enjeu est en effet de combattre un des phénomènes qui inquiète le plus la population allemande : la pauvreté des personnes âgées. Après d’intenses discussions, les membres de la grande coalition qui regroupe la CDU chrétienne-démocrate, les Bavarois de la CSU et le parti social-démocrate (SPD) sont parvenus à se mettre d’accord à la mi-décembre sur une « retraite de base » (« Grundrente ») destinée à réduire le risque de pauvreté des seniors et qui sera financée par un impôt sur les transactions financières. Ce compromis est loin d’être idéal et les nouvelles mesures, prévues pour 2021, ne sont pas finalisées. Mais cet intense débat, qui a duré toute l’année 2019, et l’insistance sur le sujet d’un SPD aux abois électoralement devraient amener à bien des réflexions sur les conséquences de la réforme envisagée de ce côté-ci du Rhin…

En Allemagne, le système de retraite obligatoire (GRV) concerne tous ceux qui ont cotisé au moins cinq années. C’est un système à points fondé sur un référentiel qui est le salaire moyen : un point est attribué pour une année de travail payé au salaire moyen. Si l’on est payé davantage, on gagne plus de points, si l’on est payé en dessous, on gagne une fraction de point. Des points sont attribués par enfant élevé par un des membres du couple. Comme dans le système proposé par le gouvernement français, la « valeur du point » est donc là aussi fondée sur la croissance moyenne des salaires. Mais on verra comment l’exemple allemand montre les limites de cette garantie.

Des retraitées à Ingolstadt (Bavière), en octobre 2018. © Reuters

Des retraitées à Ingolstadt (Bavière), en octobre 2018. © Reuters

Pour convertir ces points en pension, on pratique un double calcul. Si l’on part à l’âge légal, on affecte au nombre de points un coefficient 1. Mais si l’on part avant, on applique une décote qui augmente tous les six mois et qui peut aller jusqu’à 14 % pour un départ anticipé quatre ans avant l’âge légal. Cet âge est établi en fonction de l’année de naissance et va de 63 ans, pour les personnes nées avant 1953 et ayant quarante-cinq années de cotisations, jusqu’à 67 ans pour ceux nés après 1963 avec moins de ces quarante-cinq années de cotisations. Une fois ce multiplicateur affecté, on convertit les points en euros. La valeur de conversion est de 31,89 euros pour les Allemands résidant en ex-RDA et de 33,09 euros pour ceux résidant dans les « anciens Länder ».

Un tel système assurait en 2018 un « taux de remplacement » moyen assez bas de 48,2 %, selon la GRV. Ce qui, en théorie, permettrait à un travailleur de l’Ouest payé au salaire moyen pendant quarante-cinq ans et partant à l’âge légal de disposer d’une pension brute de 1 487 euros par mois, soit 1 327 euros net. Seulement voilà, la réalité est bien différente. Le montant moyen des pensions mensuelles versées aux retraités de l’Ouest est de 864 euros, avec une immense différence entre les hommes (1 130 euros) et les femmes (647 euros). Pire même, les nouveaux entrants font face à des pensions encore plus faibles. En 2018, et toujours d’après les chiffres de l’organisme gestionnaire de la retraite obligatoire, on partait en retraite dans les anciens Länder avec une pension moyenne de 750 euros, 928 euros pour les hommes et 675 pour les femmes.

Dans un pays où les loyers sont en nette hausse depuis plusieurs années, la situation devient naturellement préoccupante. Selon Eurostat, en 2018, 19 % des Allemands de plus de 65 ans sont en risque de pauvreté, ce qui est davantage que la moyenne de la zone euro, qui est à 17,4 %. Surtout, c’est trois points de plus qu’en 2009. À titre de comparaison, en France, le taux de personnes en risque de pauvreté chez les plus de 65 ans est de 9,9 %, alors qu’il était de 13,4 % en 2009. La France et l’Allemagne ont donc eu des évolutions opposées. Du reste, un seul pays de l’UE, le Danemark, affiche un taux de risque de pauvreté des plus de 65 ans plus bas que celui de la France, avec 9,6 %. Il y a donc bien un modèle français dans ce domaine, qui s’oppose clairement au modèle allemand.

Cette situation s’accompagne notamment d’un phénomène préoccupant : la progression de l’endettement des personnes âgées. En novembre dernier, l’institut Creditreform qui mesure l’endettement de la population dans un « atlas » annuel a décidé d’insister sur ce point. Depuis 2013, le nombre de plus de 70 ans en situation de surendettement a augmenté de 24,3 % et de 45 % sur la seule année 2019. Progressivement, la situation économique d’une partie des personnes âgées devient désespérée.

Or, comme on l’a vu avec la baisse des pensions entrantes, la situation menace de se dégrader encore dangereusement. Une étude de la Fondation Bertelsmann et de l’institut économique berlinois DIW est venue le confirmer cet automne, apportant de l’eau au moulin de ceux qui craignent un véritable « choc de pauvreté des seniors » dans les prochaines années outre-Rhin. Évidemment, ces calculs sont toujours soumis à la validité des modèles macroéconomiques et des méthodes statistiques d’évaluation de la pauvreté utilisés, mais ils permettent de pointer un risque qui est déjà présent au sein même de la société allemande. Or, l’étude est sans équivoque : « La pauvreté des personnes âgées va augmenter dans les prochaines années », indique-t-elle, et cela, quel que soit le scénario. Dans le schéma jugé le plus probable, le risque de pauvreté pourrait concerner près de 22 % des Allemands pensionnés d’ici à la fin des années 2030.

L’étude précise quelles seront les populations les plus concernées : celles qui entreront en retraite dans les années 2020 et, parmi elles, particulièrement les hommes peu qualifiés, les célibataires des deux sexes, les personnes issues de l’immigration. Autrement dit, les plus fragiles. La hausse du risque de pauvreté va donc s’accompagner d’un creusement des inégalités. Le système de retraite allemand est bien une bombe sociale à retardement qui se traduit dans l’inquiétude de la population vis-à-vis du grand âge. Pour preuve, la Société pour la langue allemande a décidé de faire du mot « Respektrente » (« retraite digne ») le « mot de l’année » 2019, dévoilant les préoccupations de la population allemande (en 2018, le mot de l’année avait été « Heißzeit » ou « époque chaude »). Une étude de la Deutsche Bank révèle que la moitié des Allemands seraient « inquiets » quant au niveau de leur retraite et seulement 17 % d’entre eux sont certains de disposer d’assez de ressources pour vivre.

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