De Bordeaux à Paris, la «politique d’intimidation» du préfet Lallement

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29 AVRIL 2019 PAR PASCALE PASCARIELLO (article MEDIAPART)

Un rapport de l’Observatoire girondin des libertés publiques dénonce les opérations de maintien de l’ordre dirigées par le nouveau préfet de police de Paris Didier Lallement, lorsqu’il était en poste à Bordeaux. Le constat de ses auteurs est accablant : la politique menée a délibérément contribué à l’escalade de la violence.

Depuis sa nomination le 21 mars à la préfecture de police de Paris, Didier Lallement a durci le dispositif du maintien de l’ordre. Davantage brutal et répressif, il affiche un bilan de 152 blessés pour la seule journée du 20 avril

Précédemment en poste à Bordeaux, le préfet avait déjà appliqué cette stratégie d’affrontement entre policiers et manifestants, « participant à l’escalade de la violence », selon l’Observatoire girondin des libertés publiques (OGLP), auteur d’un rapport que Mediapart a pu consulter. 

Une politique d’intimidation : tel est le titre de ce document de 60 pages qui décrypte, pour la période du 17 novembre 2018 au 16 février 2019, les pratiques du préfet de Gironde de l’époque, mises en place durant les manifestations de « gilets jaunes », de lycéens, d’écologistes et de chômeurs.

© Observatoire girondin des libertés publiques

L’OGLP, collectif qui regroupe notamment la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat des avocats de France et Greenpeace, s’est appuyé sur le travail de ses observateurs, présents lors de tous les mouvements, ainsi que sur des témoignages et des vidéos. De façon minutieuse, il décrypte comment, à Bordeaux, le préfet a organisé une politique d’escalade de la violence, avec un usage non maîtrisé et dangereux des armes à l’encontre des manifestants.

Le collectif rappelle que le droit de manifester étant fondamental, « les autorités doivent mettre en œuvre une politique de désescalade de la violence » afin de le garantir. Or, le préfet a fait tout le contraire, facilitant ainsi « de nombreuses violations des droits fondamentaux. Malgré des manifestations nombreuses et récurrentes ces dernières années à Bordeaux, aucune n’a fait l’objet d’un traitement policier à ce degré de gravité ».

Didier Lallement, nouveau préfet de police de Paris. © Reuters

Didier Lallement, nouveau préfet de police de Paris. © ReutersLes rapporteurs s’inquiètent enfin que le modus operandi de Didier Lallement soit devenu un « symbole du durcissement souhaité » par le gouvernement, ce même gouvernement qui vient de lui offrir une belle promotion, en le propulsant à la tête de la préfecture de police de Paris. 

Selon les observateurs, cette stratégie a été mise en place à Bordeaux à partir des actes III et IV des gilets jaunes, les 1er et 8 décembre. Les manifestants se sont alors retrouvés sur la place Pey-Berland, près de la mairie. Encerclés par des policiers, ils ont été asphyxiés par des jets massifs de grenades lacrymogènes, accompagnés de sommations quasi inaudibles. 

Comme le décrit l’un des témoins, présent le 1er décembre, « sans sommation, une pluie de grenades lacrymogènes s’est abattue sur les manifestants, rendant l’air irrespirable. […] Les sommations, si jamais elles ont eut lieu, n’étaient en réalité pas audibles par la majorité des personnes présentes. De très nombreuses grenades de tous types ont alors été projetées. […] Guy, un homme de 60 ans a été grièvement blessé à la joue par un projectile alors qu’il se trouvait pacifiquement sur la place ».

Le 8 décembre, un scénario identique se reproduit, avec les mêmes conséquences dramatiques. D’après les chiffres de la préfecture, près de 26 manifestants sont blessés, parmi lesquels un homme qui « ayant ramassé une grenade GLI-F4 confondue avec une grenade lacrymogène, a eu la main arrachée ». L’observatoire constate que « le degré de la force employée, la gravité des blessures et leur nombre, l’arbitraire des ciblages policiers ont largement compromis la possibilité d’un apaisement des manifestations des gilets jaunes »

Il conclut que « l’immense majorité des sommations alléguées par les autorités publiques sont artificielles et n’ont eu pour seul but que de couvrir légalement l’usage de la force. Purement formelles, ces sommations n’ont répondu ni aux conditions juridiques, ni aux standards des politiques de désescalades du maintien de l’ordre ».

Cette politique a provoqué parmi les manifestants, initialement solidaires des forces de l’ordre, un sentiment de défiance à leur égard, voire de colère. Les slogans ont changé, passant de « La police, avec nous », lors des premiers actes, à « Tout le monde déteste la police » ou « La police déteste tout le monde », lors des manifestations des 1er et 8 décembre. 

« La préfecture ne pouvait ignorer que sa réaction déclencherait une escalade de violence », précise le rapport. Cette stratégie, volontairement répressive, représente « une atteinte grave au droit de manifester ». De fait, le 8 décembre, au cours d’une conférence de presse, Didier Lallement expose le dispositif de maintien de l’ordre et affiche son intention de produire un « effet dissuasif » en faisant intervenir des véhicules blindés à roues de la gendarmerie (VBRG). 

Un mois plus tard, le 11 janvier, à la veille de l’acte IX des gilets jaunes, le secrétaire d’État auprès du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, vient cautionner et encourager cet exercice de fermeté, en lui apportant publiquement son soutien. 

Parmi les dispositifs mis en place, outre l’usage de la brigade anti-criminalité, inexpérimentée dans le maintien de l’ordre et à l’origine de nombreuses blessures par tirs de lanceur de balles de défense, le rapport souligne la réapparition, dès le 9 février, des pelotons voltigeurs mobiles (PVM). « La pratique des voltigeurs avait pris fin avec la mort de Malik Oussekine le 6 décembre 1986 », précise l’Observatoire. Ces unités pourchassent les manifestants, « ce qui peut les mettre en danger ». Lors de l’acte XIII, l’une d’elles a d’ailleurs percuté un gilet jaune, « très légèrement mais volontairement ».  Choqué, celui-ci a insulté le conducteur de la moto, ce qui lui a valu d’être arrêté. 

Une manifestation de gilets jaunes à Bordeaux, le 30 mars. © Mediapart

Une manifestation de gilets jaunes à Bordeaux, le 30 mars. © Mediapart

L’Observatoire girondin épingle également le préfet sur sa conception bien particulière des « nasses ». Ce système, utilisé par les forces de l’ordre, consiste à encercler un certain nombre de personnes et à les confiner. Il doit néanmoins laisser une échappatoire. Or, le 5 février, de 14 h 30 à 17 heures, les policiers ont fait un usage massif de gaz lacrymogènes en parquant des manifestants, parmi lesquels des personnes âgées et des handicapés, « ce qui a provoqué une situation de panique » « Une personne d’une soixantaine d’années, évacuée par les pompiers, a fait une crise cardiaque et a dû être conduite au CHU de Bordeaux, dont elle n’a pu sortir que trois jours plus tard. » 

Lorsqu’après de longues négociations avec les streets medics, les policiers ont, enfin, décidé de les laisser passer par groupes de 8 à 12, ils ont procédé à des contrôles d’identité humiliants. « Une jeune femme a vu son pantalon être baissé […], une autre son t-shirt levé à la vue de tous, se retrouvant en soutien-gorge sur la voie publique. »

Les rapporteurs estiment que « la combinaison de la nasse et des lacrymogènes a constitué un acte de cruauté, en raison notamment de sa durée, du nombre de grenades lacrymogènes utilisées, de l’absence d’échappatoire pacifique. Cette pratique a constitué, au minimum, un traitement inhumain et dégradant au sens de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ».

Enfin, les observateurs répertorient les blessures et mutilations causées par l’usage « non maîtrisé et dangereux des armes », parmi lesquelles matraques, LBD et grenades. Une liste non exhaustive des personnes blessées fait état notamment de deux personnes dont la main a été arrachée par une grenade GLI-F4, de deux autres qui ont perdu un œil à la suite d’un tir de LBD. 

Parmi les blessés, Olivier, 47 ans, électromécanicien et sapeur-pompier, manifestait avec sa femme, le 12 janvier. Lorsque les forces de l’ordre ont lancé des gaz lacrymogènes, il a fait demi-tour et emprunté une rue perpendiculaire afin de se mettre à l’abri. « J’ai vu une grenade rouler à mes pieds, puis je me suis retourné et j’ai vu des policiers derrière moi me visant. J’ai reçu un violent coup sur la tête qui provenait d’un tir de LBD. Mon dernier souvenir est mon corps chutant sur le sol sans pouvoir bouger. »  Il a dû être hospitalisé 19 jours pour un traumatisme crânien avec hémorragie cérébrale. 

Cet usage intempestif et disproportionné des armes contre les manifestations à Bordeaux fait écho aux pratiques en vigueur qui ont valu à la France d’être interpellée à plusieurs reprises par des organisations internationales. La dernière date du 6 mars, lorsque le haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU Michelle Bachelet a réclamé une enquête sur les violences policières en France. « Nous demandons urgemment une enquête approfondie sur tous les cas rapportés d’usage excessif de la force », avait-elle déclaré devant le Conseil des droits de l’homme à Genève.

La réponse du gouvernement français, remise en avril, pourrait se résumer à ces quelques phrases concernant l’usage des LBD : « À aucun moment le LBD n’est utilisé à l’encontre de manifestants, même véhéments, si ces derniers ne commettent pas de violences physiques, notamment dirigées contre les forces de l’ordre ou de graves dégradations. » Face aux nombreux témoignages des personnes mutilées,les autorités françaises affichent un déni consternant.  

Alerté à plusieurs reprises sur les violences policières « entraînant des blessures graves », le préfet Didier Lallement n’a répondu à aucun des courriers adressés par l’Observatoire. Dans une lettre ouverte du 21 décembre 2018, le collectif l’interpelle sur ces opérations de maintien de l’ordre qui engendrent une « escalade de la violence » et sur l’usage des armes de façon disproportionnée. « Un manifestant a perdu une main […]et un journaliste photographe, porteur d’un brassard presse, a été touché au bras par un tir de flashball. » Didier Lallement a là encore gardé le silence.

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