Analyse du nouveau paysage social par Laurent Mauduit (Médiapart)

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( extraits)

Aujourd’hui, la scène sociale a radicalement changé. Il y a d’abord eu le jaillissement imprévu des gilets jaunes, venu de la société civile. Et l’on sent bien que le mouvement social d’aujourd’hui s’inscrit dans ce prolongement. CGT, FO, FSU et Solidaires sont dans le mouvement (et parfois la CFDT pour certaines professions). Mais on sent bien que la dynamique vient du bas, qu’elle est alimentée par d’innombrables assemblées générales chez les cheminots, les agents de la RATP, mais aussi parmi les enseignants, et d’autres professions encore, qui ne veulent pas se faire voler cette première victoire que constitue le raz-de-marée du 5 décembre.

Cette puissance du mouvement social, on la constate évidemment dans la détermination des grévistes, puisque dans les secteurs clefs qui sont dans le conflit, à la SNCF, à la RATP ou dans l’enseignement, on ne sent pour l’heure aucun signe de renoncement ni d’affaiblissement. Les grèves sont aussi dures qu’au premier jour. Et l’on pressent que, jusqu’à mardi au moins, jour des prochaines grandes manifestations, ou même jusqu’à mercredi, jour des annonces par Édouard Philippe des détails de la réforme des retraites, il y a peu de chance que le vent tourne.

Dans l’immédiat, c’est donc le mouvement social qui est à l’offensive. Et l’on sent bien que le pays est très fortement en appui. À une réserve près, pourtant, qu’il faut avoir la lucidité de regarder en face. Les manifestations ont été massives, sans doute même historiques. Les grèves l’ont aussi été dans le secteur public, essentiellement dans les transports publics et les écoles.

Mais les grèves n’ont pas fait tache d’huile dans le privé. Et le pays n’est pas paralysé. C’est indéniablement le point faible de ce mouvement social : si les manifestations du 5 décembre ont été impressionnantes, brassant des populations d’origine les plus diverses, les chances de succès reposent sur la détermination de seulement quelques secteurs, comme celui des transports publics. Ce qui, si l’épreuve de force se prolonge, risque d’être insuffisant.

( … )

L’autre handicap, c’est évidemment l’état de la gauche, ou des gauches, qui sont plus que jamais en miettes. Car la force d’un mouvement social, ce qui le soude, c’est le combat commun contre un projet du pouvoir, en l’occurrence le projet de réforme des retraites. Mais ce qui peut l’enraciner, lui donner encore plus de force, cela peut être aussi l’espoir d’un débouché politique.

Jean-Luc Mélenchon pendant son discours au parc Chanot, à Marseille, le 25 août. © YouTube

Jean-Luc Mélenchon pendant son discours au parc Chanot, à Marseille, le 25 août. © YouTubeDans le cas présent, on devine que tout s’entremêle. Il y a la colère commune contre la réforme des retraites. Mais il y a aussi mille autres colères qui s’y surajoutent : la colère contre la précarité imposée aux étudiants ; contre l’austérité imposée aux personnels hospitaliers ; contre l’austérité salariale imposée depuis si longtemps aux enseignants ; la colère, en définitive, contre Emmanuel Macron, et la politique très inégalitaire qu’il conduit.

L’espoir d’un possible débouché politique ultérieur donnerait un supplément d’âme à ce mouvement. Mais de débouché politique, on n’en voit guère. Triste époque de congélation, tout au long de ces dernières années, au cours desquelles aucune stratégie commune, ni aucun front commun n’ont pu prendre forme entre La France insoumise, Europe Écologie-Les Verts, les frondeurs socialistes, le NPA…

Longtemps dans une démarche « césariste », Jean-Luc Mélenchon, contre l’avis de beaucoup de militants ou de cadres de son propre mouvement, a théorisé ce cavalier seul. Et voilà qu’à son tour, Yannick Jadot, fort de son succès fragile à l’élection européenne, prend le risque d’emprunter ce chemin solitaire qui a toujours conduit à l’échec. Pas seulement l’échec du candidat, mais l’échec de toutes les gauches.

Le paradoxe est saisissant. La société civile fait la preuve d’une formidable vitalité. Du soulèvement des gilets jaunes jusqu’à la marche du 10 novembre contre les campagnes de haine islamophobe, en passant par le mouvement #MeToo, elle a bousculé le paysage politique français, par des initiatives pariant sur l’auto-organisation face à la crise des partis.

Que ce mouvement social si puissant, si réjouissant, ne laisse pas les secteurs des transports publics, seuls, aux avant-postes du combat contre la réforme des retraites. Qu’il bouscule aussi l’inertie des gauches et ouvre une voie alternative. Celle d’un nouveau Front populaire ou, appelons cela comme on veut, d’une nouvelle union de toutes les gauches. En bref, que la dynamique sociale se combine et se nourrisse d’une dynamique politique nouvelle.

Article Médiapart

3 réflexions sur « Analyse du nouveau paysage social par Laurent Mauduit (Médiapart) »

    1. ah bon ?
      le nombre et la cadence des « réformes » n’a t il finalement pas pour effet de créer un rapprochement entre tous ces corporatismes en leur donnant un effet de convergence ?
      Et êtes vous si sûr que les gens soient si peu conscients du dieu/but unique qui est servi par les membres du gouvernement ?
      F

  1. je pense pour ma part que le mouvement de convergence est en bonne voie. Comme la peau de l’ours, rien n’est encore gagné, on est d’accord là dessus, mais des propos comme ceux que j’ai entendu sur le « Marche ou grève » de ce soir sur Le Média (et les précédents aussi*) me semble être dans la bonne tonalité et sont plutôt encourageants … on suit ça de près et on reste constructif.ve !
    *https://www.youtube.com/channel/UCT67YOMntJxfRnO_9bXDpvw/videos

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