Allocution de Macron : tout ça pour ça ? par les Pinçon-Charlot

Par Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, sociologues, anciens directeurs de recherche au CNRS — 26 avril 2019 à 18:09

A l'Elysée, jeudi.
A l’Elysée, jeudi. Photo Ludovic Marin. AFP 

Le couple de sociologues réagit aux annonces faites par le chef de l’Etat jeudi soir. Spoiler : ils n’ont pas apprécié.

  •   Allocution de Macron : tout ça pour ça ? par les Pinçon-Charlot

Tribune. Lors de sa conférence de presse à l’Elysée le 25 avril, Emmanuel Macron a dit avoir «beaucoup appris» du grand débat national. Et de déclarer : «Est-ce que pour autant, il faudrait tout arrêter, tout ce que qui a été fait depuis deux ans ? Je crois tout le contraire. Il faut continuer les transformations. Les orientations prises ont été bonnes et justes.

Les fondamentaux des deux premières années doivent être préservés, poursuivis et intensifiés. La croissance est supérieure à celle de nos pays voisins.»

Le président de la République a réglé le profond sentiment d’injustice par des diatribes répétées sur le fait que, désormais,

il placerait l’homme au cœur de son projet et il n’a pas hésité à reprendre le slogan des forces de gauche : «L’humain d’abord !» 

Les déclarations alambiquées et manipulatoires telles que «redonner à chacun une espérance de progrès en demandant à chacun d’être dans le meilleur de lui-même» ont fait florès, tout comme celle-ci : «On ne bâtit pas sur la haine de soi et dans la jalousie des autres !»

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Emmanuel Macron n’a donc remis en question, à aucun moment de son allocution, les cadeaux fiscaux faits aux plus riches dès son arrivée à l’Elysée : pas question de rétablir l’ISF, dont la suppression «permet l’investissement», selon lui. «Je défends cette réforme pragmatique, on verra en 2020, car il s’agit d’une réforme pour produire et pas pour enrichir les plus fortunés», a-t-il déclaré. En effet, Emmanuel Macron a constitué un «comité d’évaluation des réformes sur la fiscalité du capital» qui doit rendre un rapport à l’automne 2019 dans le cadre du projet de loi de finances 2020. Ce comité est installé à France stratégie depuis le 20 décembre 2018, et son commissaire général, Gilles Jacquin de Margerie, est un des généreux donateurs de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, ayant été nommé à ce poste par décret le 12 janvier 2018. [Voir le portrait sociologique que nous en avons dressé dans le Président des ultra-riches (pages 59 et 60).] Ce comité, qualifié de «comité de suivi indépendant», comprend quatorze membres et est piloté par France stratégie, mais aussi par le Conseil d’analyse économique,

deux organes d’expertise économique rattachés à Matignon – c’est dire qu’il mérite son statut d’«indépendant» !

On peut donc faire l’hypothèse d’une évaluation extrêmement positive de la suppression de l’ISF sur l’investissement économique et productif.

Pas de RIC mais un RIP

La flat-tax demeure et les revenus du capital resteront imposés de manière forfaitaire et donc sans progressivité à 12,8%, une imposition inférieure à la première tranche de fait d’imposition sur les revenus du travail à 14%. Il n’a pas été non plus question, dans cette allocution, des coûts financiers liés à la fraude fiscale et à la délinquance financière.

Le capitalisme reste arrimé à une démocratie pseudo-représentative, ce duo permettant le contrôle autoritaire de l’exécutif auquel il n’est pas question de toucher avec l’écartement du vote obligatoire («Je ne retiendrai pas cette option car on ne répond pas à la crise démocratique par la contrainte») et

le refus de la reconnaissance du vote blanc dans les suffrages exprimés («Je ne retiendrai pas cette option car je suis pour l’efficacité, on doit choisir, le vote blanc n’est que l’agrégation des rejets»).

Le RIC, référendum d’initiative citoyenne, vivement réclamé par les gilets jaunes et au centre des revendications des cahiers de doléances remplis dans les mairies de France, a été rejeté d’un revers de manche de costume bleu : 

«Le RIC me semble remettre en cause la voie de la démocratie représentative.»

En revanche, Emmanuel Macron a proposé de faciliter le référendum d’initiative partagée, ou RIP. Il faudra désormais réunir au moins 1 million de citoyens et non plus 4,5 millions comme auparavant.

Mais le texte devra être soumis à l’avis de l’Assemblée nationale et pourra bien entendu facilement être rejeté par la majorité absolue des députés de La République en marche, bêlant tous pour le même troupeau !

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La suppression de l’ENA est la plus forte des mesures sur le plan symbolique dans la tentative du président de la République de mettre fin au mouvement des gilets jaunes, lesquels ont manifesté en janvier devant le siège de l’ENA à Strasbourg. Mais il faut se méfier des prestidigitateurs de la manipulation. L’instrumentalisation de certaines revendications du peuple en colère contre une oligarchie prédatrice peut aboutir à accentuer le projet ultralibéral de Macron grâce au démantèlement, avec

la suppression de cette grande école de la République, d’encore un peu plus d’Etat pour offrir, d’une manière plus franche et assumée, la gestion de ce qui relève des grands corps de l’Etat, notamment l’économie et les finances publiques, à des acteurs privés chargés de piller l’Etat en tout cynisme.

Ainsi, le contre-pouvoir qu’exerce encore la Cour des comptes disparaîtrait

et les multinationales Vinci, Eiffage et Albertis, qui possèdent sous forme de concessions 9 000 kilomètres d’autoroutes, pourraient engranger des bénéfices fabuleux sur le dos des automobilistes sans craindre le moindre contrôle des pouvoirs publics. «Je souhaite que nous mettions fin aux grands corps» car «nous n’avons plus besoin de protections à vie», une bonne façon de mettre fin au pantouflage et à sa commission de déontologie !

Pieuvre oligarchique

L’entre-soi de l’énarchie est l’aboutissement de la naissance dans les beaux quartiers, des écoles puis des lycées d’excellence, et relève de déterminismes sociaux et économiques qu’il est impensable de bouleverser avec la simple suppression du dernier étage de cet entre-soi. Brandir le drapeau de la méritocratie contre l’héritage, dont la suppression relève d’une révolution anticapitaliste, permet de masquer la vraie réforme des grandes écoles, celle de la disparition de la pensée critique, du souci de l’intérêt général et du bien public, voire de l’absence de pensée tout court avec la survalorisation de la performance économique et financière. Avec la suppression de l’ENA et de son concours qui garantit le mérite, Emmanuel Macron veut accentuer encore plus la mainmise du privé, avec la cooptation entre héritiers, sur ce qui relève encore de l’Etat et des forces publiques. La pieuvre oligarchique aura donc de nouvelles terres à défricher.

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Quant aux plus modestes, ils devront remercier le prince charmant d’avoir bien voulu restaurer l’indexation des retraites de moins de 2 000 euros sur l’inflation !

Mais il ne s’agit pourtant que d’une mesure de justice purement corrective. Il faudra, pour sa mise en œuvre, attendre tout de même le 1er janvier 2020 ! Cela représentera 1,4 milliard d’euros d’économies en moins dans les caisses de l’Etat. Les autres retraités continueront à voir, jusqu’au 1er janvier 2021, leur retraite non indexée à une inflation qui est actuellement autour de 1,8% par an. De même que le moratoire sur les fermetures d’écoles et d’hôpitaux relève de mesures simplement correctives.

Le président des ultra-riches va poursuivre sa politique au service des capitalistes, en donnant de temps en temps quelques miettes au bon peuple pour calmer sa colère.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont les auteurs entre autres du Président des ultra-riches. Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron (Zones, 2019).

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