A la centrale de Nogent-sur-Seine: «Couper la production, l’idée s’installe dans les têtes»

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6 FÉVRIER 2020 PAR DAN ISRAEL Les salariés des 19 centrales nucléaires contestent le projet de réforme des retraites depuis le 5 décembre. Toujours mobilisés pour les journées nationales, ils réfléchissent à des moyens plus radicaux pour se faire entendre.

ARTICLE MEDIAPART

Maintenant que les grèves massives dans les transports sont terminées, l’attention médiatique s’est déplacée vers les centrales, lieux symboliques et très engagés dans la lutte depuis le début du mouvement, au moins pour les dates de mobilisation nationale. La seconde moitié de janvier a donné lieu à des actions inédites, avec barrages filtrants en continu sur les 19 sites français. À Gravelines (Nord), plus grosse centrale française, là où 3 000 salariés vont habituellement travailler, seuls 200 ou 300 ont été autorisés à entrer.

« Ici, la centrale ne peut pas fonctionner avec moins de 70 salariés, et au plus haut du blocage, seules 200 personnes étaient présentes sur le site », indique Charles-Adrien Carlhant, délégué syndical CGT, qui circule, mégaphone en main, parmi la cinquantaine de grévistes présents sur le piquet.

790 agents travaillent sur ce « CNPE » (centre nucléaire de production d’électricité). Avec les sous-traitants et les intérimaires, ils sont 1 100 en tout (lire ici les témoignages sur les conditions de travail des sous-traitants du nucléaire, bien plus nombreux en France que les agents d’EDF ou d’Orano, ex-Areva). Même au plus fort de la mobilisation, le nombre de grévistes présents en AG n’a jamais dépassé les 150, mais « 70 % à 80 % des salariés nous soutiennent », assure le syndicaliste.

Ce jeudi, tous les membres du service de protection du site ont arrêté le travail, laissant à une unique badgeuse le soin de gérer l’accueil des salariés. Seize des vingt conducteurs de tranche se sont aussi déclarés en grève, mais l’impératif d’assurer la sécurité leur interdit de quitter leur poste. Comme ils le font régulièrement, ils ont néanmoins procédé à une baisse de charge : sur le réacteur de la tranche 1, la production d’électricité est passée de 1 300 à seulement 900 mégawatts. Mais impossible de descendre plus bas : si ERDF, le gestionnaire du réseau électrique, détecte des baisses risquant de mener à des coupures sur le réseau, il a le pouvoir d’imposer une remontée de la production.

Les grévistes défendent leur statut, celui des « IEG » (industries électriques et gazières), et les avantages auxquels il donne droit. Actuellement, en compensation d’un travail effectué par roulement jour et nuit, et en échange de cotisations sociales équivalant à 45 % du salaire (contre 28 % en moyenne pour les salariés), les agents dits « actifs » peuvent partir à la retraite à partir de 57 ans. Leurs pensions sont aussi calculées sur leurs six derniers mois de carrière, comme les fonctionnaires.

Le syndicaliste Charles-Adrien Carlhant devant la centrale de Nogent-sur-Seine, le 6 février. © D.I.

Le syndicaliste Charles-Adrien Carlhant devant la centrale de Nogent-sur-Seine, le 6 février. © D.I.

« Nous craignons que pour les personnes nées après 1980, la perte de pension s’élève à plusieurs centaines d’euros par mois, et au lieu de partir jusqu’à cinq ans plus tôt en raison de la pénibilité, elles ne pourront plus partir que deux ans en avance, au maximum, alerte Charles-Adrien Carlhant. Et nous ne comprenons pas pourquoi il faut changer de modèle : notre caisse est bénéficiaire, et reverse en moyenne 80 millions d’euros par an au régime général. »

La mobilisation se fait aussi dans le contexte du démarrage, sans doute au printemps, du projet Hercule, qui reviendra à couper EDF en deux, la production nucléaire d’un côté et toutes les autres activités de l’autre. Beaucoup d’observateurs craignent la mise à mort de la logique de service public, très présente dans la culture de l’entreprise, voire une privatisation accélérée des activités les plus lucratives.

Dès aujourd’hui, martèle le syndicaliste, le combat en cours vise aussi à protéger toute la population. « On va être tous perdants, et notre conception du service public nous pousse à lutter contre cela : depuis un siècle, l’énergie est un bien collectif vital, et nous le défendons. » Yann, qui évolue dans la maintenance depuis vingt ans à la centrale, résume : « On défend notre bout de gras, mais aussi toute la société. »

Aux côtés de Benjamin, il dénonce « un projet de loi tombé d’on ne sait où, sans vrai débat public, absolument pas carré, pas finalisé », et déplore « la menace de le passer par le biais du “49-3” : on ne joue pas comme ça avec la vie des gens »« Ils n’ont qu’à lancer un référendum s’ils sont si sûrs d’eux, mais on sait bien pourquoi cela n’arrivera pas », lancent les deux hommes, amers.

Depuis la mi-janvier, pour peser dans les débats, une idée, une envie plutôt, circule d’AG en AG, de centrale en centrale : et si on stoppait vraiment la production d’électricité ? Après tout, pour chaque « tranche », la turbine qui entraîne l’alternateur dispose d’un simple bouton d’arrêt d’urgence, facilement accessible.

« Vous votez, nous coupons », résume le slogan lancé comme un défi aux parlementaires.

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