Face aux colères, Macron oppose le relativisme permanent

Article Médiapart

22 NOVEMBRE 2019 PAR ELLEN SALVI

Un pays « trop négatif sur lui-même », des « Gaulois réfractaires au changement », un manque de « pédagogie », des situations bien pires ailleurs qu’en France… Depuis le début du quinquennat, le président de la République trouve toujours de bonnes raisons aux colères qui s’expriment. Mais elles le concernent rarement.

Jeudi 21 novembre au soir, en écoutant Emmanuel Macron expliquer à des étudiants que notre pays était « trop négatif sur lui-même », un souvenir a surgi : celui d’une femme racontant un jour que l’entreprise dans laquelle elle travaillait était à bout de souffle, que la plupart de ses collègues avaient fait des burn-out, qu’elle craignait que ce ne soit bientôt son tour, tant l’individualisme avait supplanté le collectif, sous l’œil d’un patron qui n’écoutait personne.

Au lieu de régler les problèmes dont il était le principal sinon l’unique responsable, ce dernier avait offert à ses salariés une séance de développement personnel, où il fut beaucoup question de métaphores animales, mais très peu d’humain. La femme qui témoignait en était sortie avec l’idée que sa hiérarchie avait peut-être raison, que les difficultés venaient sans doute d’un personnel trop enclin à la jérémiade, qu’il fallait se satisfaire d’avoir un boulot, que ce n’était déjà pas rien.

Emmanuel Macron, le 20 novembre. © Reuters

Emmanuel Macron, le 20 novembre. © Reuters

En répétant, comme il le fait depuis le début de son quinquennat, et plus encore ces derniers temps, à l’approche du mouvement social de décembre, que tout ne va pas si mal et qu’il n’y a pas tant de raisons de se plaindre, le président de la République agit de la même manière. On lui dit « non ». Il répond : « Vous êtes trop négatifs. » On lui dit : « Nous sommes opposés à vos politiques. » Il répond : « C’est parce que vous ne les avez pas bien comprises. » On lui dit : « Nous sommes en colère. » Il répond : « Vous faites un show. »

La moindre contestation est délégitimée, minimisée, relativisée. Un jeune homme s’immole par le feu pour dénoncer la précarité étudiante, l’exécutif s’empresse d’expliquer qu’il est « important de regarder le contexte psychologique » (Sibeth Ndiaye) et qu’« il y a aussi une jeunesse optimiste, qui veut réussir, qui s’accroche, qui, quand elle a des difficultés, les brave » (Emmanuel Macron). Le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger dénonce une réforme de l’assurance-chômage qui va « créer des drames »et des « trappes à pauvreté » : le pouvoir regrette l’emploi de « mots très excessifs »(Muriel Pénicaud).

Nicolas Hulot démissionne avec fracas en espérant que son « geste sera utile » et que le chef de l’État en « tirera les leçons », ce dernier fait glisser le débat sur le terrain de l’intime, en affirmant que son ministre de la transition écologique et solidaire n’était sans doute « pas très heureux » dans cette fonction. Une aide-soignante l’interpelle, il lui rétorque qu’elle dit « des bêtises ». Un cheminot fait de même, il lui « demande d’accepter le changement » et de ne « pas prendre tout le monde en otage ». Des étudiants ajoutent leur pierre à l’édifice, il les appelle à « être positifs » et à « avancer ».

Emmanuel Macron trouve toujours de bonnes raisons aux colères qui s’expriment, mais elles le concernent rarement. Il y a la mauvaise foi de ses interlocuteurs, leurs problèmes personnels, leurs combats politiques, leur manque de compréhension – et son corollaire, la fameuse nécessité de multiplier les exercices de « pédagogie » –, l’inaction de ses prédécesseurs, ce besoin qu’auraient les « Gaulois réfractaires au changement » de râler pour tout, tout le temps…

À l’entendre, celui qui occupe les plus hautes responsabilités ne serait finalement responsable de pas grand-chose. « Ceux qui n’ont pas réussi depuis vingt ans ce n’est pas de ma faute… », s’agaçait-il déjà en mai 2018, face à ceux qui critiquaient sa politique – ou plutôt son absence de politique – de la ville.

Vendredi, de retour sur le site de l’ancienne usine Whirpool, le président de la République a encore choisi de se défausser. Dans un échange tendu avec d’ex-salariés de l’usine et le député La France insoumise (LFI) François Ruffin, qui lui rappelaient ses engagements de campagne et regrettaient de s’être fait « berner », il a indiqué que « le repreneur [s’était] planté, mais que [c’était] trop facile de mettre ça sur le dos de l’État ».

Pas une seule fois, Emmanuel Macron ne se remet en question. Pas une seule fois, il se dit que si son action est critiquée, c’est peut-être parce qu’elle est, sur bien des aspects, critiquable. Pas une seule fois, il lie le pessimisme de ses interlocuteurs au fait que le modèle de société qu’il leur propose ne suscite aucun espoir chez ceux qui ne sont pas « premiers de cordée », qu’il ne raconte rien, que depuis deux ans, les inégalités s’accentuent et que les difficultés s’accroissent, malgré l’illusion de la « réussite économique » du gouvernement.

Alors comme Jean-Pierre Raffarin en son temps, qui recommandait aux Français d’adopter « la positive attitude » de la chanteuse Lorie, le président de la République joue les coachs personnels.

Mais derrière les formules qu’il faudrait se répéter comme des mantras, se cache une réalité qui n’est en rien positive.

Réalité qu’un député La République en marche (LREM) résume en ces termes : « Les policiers se suicident, les fonctionnaires de l’Éducation nationale se suicident, le personnel soignant se suicide. La sécurité, l’école et la santé, ce sont les trois piliers de notre pays. Quand ils vont mal, c’est que le pays va mal. »

Le nier en répétant à longueur de journée que la situation est pire ailleurs ou qu’elle était pire avant, ne réglera pas le fond du problème. Au contraire même, cela ne fera qu’attiser les colères. Car il n’y a sans doute rien de plus contre-productif, pour calmer quelqu’un qui s’énerve, que de lui dire qu’il n’a aucune raison de le faire.

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